Centralisation versus décentralisation
Lu sur Le Blogue du Québécois Libre :
Tout de même, la proximité de l’administration n’est pas uniquement une question de densité de population. Dans un milieu urbain, on pourrait rapprocher les élus, les gestionnaires et les services municipaux de la population si on décentralisait radicalement les paliers d’administration et la prestation des services. Pas seulement au niveau d’arrondissements avec des pouvoirs symboliques – et qui comptent des dizaines ou même plus d’une centaine de milliers d’habitants eux-mêmes – mais au niveau des quartiers, là où les gens ont un enracinement réel et une perception concrète de ce qui se passe autour d’eux.
À Montréal, et ailleurs au Québec, c’est exactement le contraire qui est arrivé au cours de la dernière décennie. On a créé des «mégacités» en imposant des fusions municipales. Des administrations déjà bureaucratisées, à des années-lumière de la population, et où la corruption et le gaspillage sont hors de contrôle comme celle de Montréal sont devenues encore plus déconnectées de ceux qu’elles doivent servir. Cela a amplifié encore davantage les aspects négatifs de la vie dans une grande ville. Qui donc pense avoir une quelconque influence sur ce qui se passe à l’hôtel de ville – et conséquemment dans son propre quartier?
Le problème avec ce genre d’analyse (centralisation versus décentralisation) est qu’on a tendance à mettre tous les services municipaux dans le même panier, alors que la réalité est bien plus complexe (pour les grandes villes). La Ville de Montréal et ses 19 arrondissements, contrairement à une petite municipalité en région, ne gèrent pas que des services de proximité. Souvent, les décisions des élus affectent l’ensemble des Montréalais et même le reste de la région métropolitaine. D’autant plus que la vie à Montréal, pour la plupart de ses citoyens, ne se limite pas à un seul quartier. Peu de gens vivent, travaillent et se divertissent dans le même secteur. Bref, le fantasme de regarder de qui se passe à l’hôtel de ville au canal Vox et d’y débarquer en pyjama pour faire valoir son point de vue ne tient pas compte de la réalité métropolitaine.
On a besoin d’élus qui prennent des décisions pour le bénéfice de l’ensemble de la région métropolitaine et non des élus qui font de la microgestion de projets. On a vu un exemple de cette dernière approche à Ottawa, lorsque des conseillers municipaux faisaient des pressions sur le personnel pour qu’il change certains circuits et horaires d’autobus afin de plaire à leur électeurs, au lieu de laisser le personnel décider de ce qui est mieux pour l’ensemble du réseau.
Toutefois, le commentaire précité ci-dessus est pertinent relativement à la vie de quartier. Mais a-t-on besoin que l’État soit autant impliqué dans ce domaine? On a vu des citoyens dans certains quartiers organiser eux-mêmes des consultations au lieu d’attendre que leur arrondissement s’en occupe. Pourquoi? Parce que les gens ne veulent pas seulement contester, ils veulent aussi proposer.
Lorsqu’il est question de centralisation versus décentralisation, tout dépend de quels services il est question. La question ne touche pas que le municipal. Beaucoup de décisions qui concernent Montréal se prennent à Québec. Or, l’île de Montréal a une population comparable aux trois provinces maritimes. Montréal n’a pourtant pas les pouvoirs d’une province.
Il est vrai que la population ne s’intéresse pas aux affaires municipales, mais est-ce vraiment par manque de proximité de l’administration? J’en doute. Depuis très longtemps, les gens suivent davantage la politique provinciale et fédérale. Pourtant, qui se sens proche de ces deux administrations? Le manque d’intérêts face aux affaires municipales s’explique plutôt par différents facteurs. D’abord, les gens se sentent moins concernés par les questions locales, car elle sont beaucoup moins médiatisées. Mais surtout, le fardeau fiscal municipal est moins important et moins visible. Pour les locataires, les taxes municipales sont incluses dans le loyer, alors ils ne les voient pas vraiment. Ce n’est pas pour rien que le taux de participation aux élections municipales est plus élevé chez les propriétaires.
La question du fardeau fiscal municipal est pourtant très importante. Elle est au cœur de la question des fusions municipales. Comme je le mentionnais ci-dessus, les gens ne passent pas tout leur temps dans un même quartier, ce qui impliquent qu’ils utilisent des services ailleurs. Ça vaut aussi pour les banlieusards qui viennent travailler et se divertir à Montréal. Mais il faut faire attention, car les fusions peuvent dans certains cas aggraver la situation. À Ottawa, une analyse publiée en janvier dernier démontre que les ménages à l’intérieur de la Ceinture de verdure (Greenbelt en anglais) paient en moyenne 1035 $ de taxes municipales de plus par rapport au coût des services qu’ils reçoivent, alors que c’est l’inverse pour les ménages en banlieue. Cette situation s’explique par le système de fiscalité municipale basé sur la valeur des propriétés. Pourtant, il est facile de comprendre que moins la population est dense et plus elle est éloignée, plus il en coûtera cher de services par habitant. Mais depuis les fusions à Ottawa, les gens des banlieues réclament les mêmes services que dans la ville-centre, ce qui n’est pas toujours logique sur le plan économique. On devrait plutôt privilégier le principe utilisateur-payeur. Au lieu de ça, on subventionne indirectement l’étalement urbain.
Finalement, lorsqu’on déplore l’état actuel des choses à Montréal suite aux fusions municipales, il faut aussi prendre en compte ce qui s’est produit par la suite (i.e. le démantèlement de la ville). Non seulement des villes ont défusionnées et sont maintenant subventionnées par la province, mais afin de convaincre certains arrondissements de rester à Montréal, le maire Tremblay a réussi à faire modifier la loi provinciale afin de leurs donner plus de pouvoirs. Les arrondissements sont loin d’avoir que des pouvoirs symboliques, ils sont devenus des quasi-villes avec des budgets et des pouvoirs de réglementation et de taxation. Sans compter l’ajout de structures suite aux défusions. Or, le nombre de structures de gouvernance locale est un autre facteur qui explique le désintéressement de la population envers les affaires municipales. Les gens ne s’y retrouvent plus. Il faudrait évidemment simplifier ces structures et mieux définir qui fait quoi.
Toutes ces questions sont complexes. J’ai écrit un billet en mai dernier où je me demande si Hong Kong et Singapour sont des paradis libertariens (au sens minarchiste du terme). J’ai été étonné de constater que l’État est pourtant impliqué un peu partout dans ces deux villes. Mais je constate aussi qu’il n’y a pas trois paliers de gouvernement dans ces deux exemples. Le problème de Montréal viendrait-il des paliers supérieurs? Poser la question, c’est y répondre!